Bygmalion / France Télévisions : histoire d’une rencontre – France Culture

Pendant que l’affaire Bygmalion continue de secouer l’UMP, l’autre volet de l’affaire, concernant France Télévisions, suit son cours… judiciaire.

Chargé d’une information judiciaire qui porte notamment sur des faits de favoritisme, et de prise illégale d’intérêt, le magistrat Renaud Van Ruymbeke cherche à savoir dans quelles conditions France Télévisions a signé plus d’un million d’euros de contrats avec la société Bygmalion, sans mise en concurrence. Et ce, alors que le fondateur de la bienheureuse entreprise, Bastien Millot était encore salarié de France Télévisions pendant une partie des contrats. Des liens plus que privilégiés qui ont conduit à la mise en examen de Patrick de Carolis, ancien PDG de 2005 à 2010, et Bastien Millot.

Mais si la route des deux hommes s’est croisée, c’est grâce à un troisième protagoniste qui a passé cinq ans à la direction de la télévision publique.

Patrice Duhamel, trait d’union entre Patrick De Carolis et Bastien Millot

A la fin de l’année 2004, Patrice Duhamel envisage sérieusement une candidature à la présidence de France Télévisions, pour succéder à Marc Teissier, dont le mandat expire à l’été 2005.
Mais faute de soutien politique, il jette l’éponge, et finit de convaincre Patrick de Carolis, son ami de toujours, de se porter candidat. Ce dernier profite des contacts noués par Patrice Duhamel au cours des mois précédents. En effet, l’homme de médias, passé par TF1, le Figaro, Radio France, RMC, a rencontré une trentaine de personnalités de la télévision publique : journalistes, syndicalistes, producteurs. Et parmi ces rencontres, il y a un certain Bastien Millot.
Mais pourquoi s’adresser à un homme de 33 ans qui est à l’époque directeur adjoint du cabinet de Jean-François Copé au ministère du budget ?Bastien Millot se dit « passionné de télévision », et accessoirement il dispose d’un carnet d’adresses très étoffé, notamment dans les plus hautes sphères du pouvoir.

Selon Patrice Duhamel, c’est pendant cette période de réflexion et de rencontres entre l’automne 2004 et le printemps 2005, qu’il fait la connaissance de Bastien Millot, mais ce dernier situe leur rencontre « bien avant », par l’intermédiaire d’amis communs, dont la femme de Patrice Duhamel, journaliste à France 2, qu’il connaît « depuis 1997 ».

Devant le juge, Patrick De Carolis explique que Patrice Duhamel et Bastien Millot ont eu « des relations auparavant ».

 Au printemps 2005, Patrice Duhamel est présent lors la première rencontre Carolis-Millot. D’ailleurs, il sera présent lors des trois ou quatre rencontres qui visent à préparer la candidature de Patrick de Carolis.
Auditionné par le juge, le présentateur du magazine « Des racines et des ailes » explique que ces rencontres étaient « informelles » et visaient à établir des « clés de langage ».

Une fois élu PDG de France Télévisions en 2005, Patrick de Carolis nomme Patrice Duhamel numéro 2 : il est chargé notamment des programmes au sein du groupe. Bastien Millot fait également partie de l’aventure au sein de la télévision publique, en tant que numéro 3, chargé de la communication et directement rattaché au président.

Ce n’est pas le seul membre de cabinets ministériels qui sera débauché par Patrick De Carolis : Damien Cuier, conseiller de Nicolas Sarkozy et de Jean-François Copé lors de leurs passages au ministère de l’économie, des finances et du budget fait partie du voyage. Il prend le poste de directeur de cabinet, avant de devenir, en 2007, le directeur général délégué à la gestion, aux finances et aux ressources humaines. Le « club des 5 » est complété en 2006 par l’arrivée de Camille Pascal, arrivé du cabinet de Dominique Baudis, alors président du CSA.

Aujourd’hui, Patrick de Carolis, Bastien Millot et Camille Pascal sont mis en examen. Damien Cuier a été placé sous le statut de témoin assisté. Et Patrice Duhamel n’est, aujourd’hui, pas concerné par l’affaire.

Bastien Millot et Patrice Duhamel

 En 2008, Bastien Millot prend un congé sabbatique pour créer son entreprise : Bygmalion.
Au début de l’année, les relations entre Patrick de Carolis et le président de la République deviennent exécrables : Nicolas Sarkozy vient d’annoncer la suppression totale de la publicité sur les chaines du groupe, sans prévenir le principal intéressé. Tout le monde pense alors que Patrick De Carolis va démissionner. Certains membres de la direction de l’époque font le rapprochement entre ce climat tendu, et la prise de distance de Bastien Millot avec France Télévisions. En fondant Bygmalion, il tente sa chance dans le privé, mais tout en restant assez proche de France Télés et de ses dirigeants pour profiter de centaines de milliers d’euros de contrat entre 2008 et 2013.

Fidèle, Patrice Duhamel reste aux cotés Patrick de Carolis, son ami, et restera à ses côtés, jusqu’à la fin du mandat en 2010.

 Patrice Duhamel et Bastien Millot se sont retrouvés face à face en avril 2012 sur Europe 1, dans des rôles bien différents de l’époque. Dans l’émission, Patrice Duhamel était invité pour la sortie d’un livre et il se faisait tirer le portrait par un chroniqueur : Bastien Millot. Extrait…

 « C’est surtout dans le service public que vous avez sévi : à la Deux, à la Trois, puis en compagnie de votre acolyte Patrick De Carolis en réussissant un joli hold-up à la tête de la holding France Télés »

 Bastien Millot semble oublier qu’il a également participé à ce « hold-up ».

 Damien Cuier et Camille Pascal

Camille Pascal a été mis en examen pour favoritisme le 25 mars 2014. C’est en effet lui, en tant que secrétaire général qui a signé les contrats avec Bygmalion, notamment ceux portant sur la e-réputation et les réponses aux courriers et mails des téléspectateurs. Mais devant le juge,  Camille Pascal s’est défendu en expliquant qu’il avait eu les garanties de Damien Cuier, directeur général délégué aux finances et aux ressources humaines, sur trois points :
La relation commerciale entre France Télévisions et Bygmalion, alors que Bastien Millot était toujours salarié du groupe public. Le montant des contrats. Et la mise en concurrence des prestations.

Sur ce dernier point, Damien Cuier rassure Camille Pascal sur le fait que des prestations avaient fait l’objet de mise en concurrence, et que pour l’une d’elles, la société de communication de Patricia Goldman avait postulé. Ce que l’intéressée dément formellement à nos confrères du Canard enchainé (28 mai).
Concernant l’identité des personnes chargées de négocier les contrats avec Bygmalion et leurs montants, Camille Pascal a expliqué qu’il s’agisssait de « soit de Patrick de Carolis, soit de Damien Cuier ».

Petit à petit, le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke semble dérouler le fil des responsabilités, sans oublier au moins une autre affaire dans l’affaire, à savoir la signature de contrats avec des cabinets de conseils pour des millions d’euros.

 Abdelhak El Idrissi : – source : France Culture